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Le pape François se refuse à « dépénaliser » l’homosexualité – une occasion manquée

 

ROME, le 27 mars 2019

(updated : 6 avril 2019)

 

Comme plusieurs lettres officielles l’annonçaient, le pape s’apprêtait à faire un « discours historique » sur la question de la « dépénalisation de l’homosexualité ». L’évènement devait se passer le vendredi 5 avril à 12h au Vatican.

Le prétexte à ce discours était une rencontre organisée par l’universitaire argentin Raúl E Zaffaroni, un ami personnel du pape François, au nom du « Committee of a research project regarding criminalisation of sexual relations between persons of same sex in the Caribbean ». Ce comité a été mobilisé autour de l’ « Inter American Institute of Human Rights » avec le soutien de l’association des avocats « International Bar Association » ainsi que d’une agence des Nations Unies, ILANDU.

Le professeur Zaffaroni fut l’un des principaux juges de la Cour Suprême en Argentine et il a connu le cardinal Jorge Bergoglio à Buenos Aires. Il a une grande réputation internationale comme criminologue et est unanimement respecté. Il est connu pour être un conseiller informel du pape François sur les questions de criminalité et l’un de ses amis. Il est ouvertement gay. Il a défendu publiquement le mariage gay en Argentine et a rédigé l’avis en faveur du mariage gay pour la Cour interaméricaine des droits de l’homme.

Cette information sur la réunion du 5 avril m’a été confirmée par l’un des dirigeants des Nations Unies à New York, lui-même associé à la rencontre, et par plusieurs leaders LGBT mondiaux qui ont été également invités à cette réunion par une lettre (dont j’ai eu copie), dans plusieurs pays d’Afrique, d’Amérique du Nord et d’Amérique du Sud.

Ces influenceurs LGBT de tout premier plan – une trentaine au total – étaient invités à une audience privée avec le pape le 5 avril à 12h au Vatican. Les résultats d’un rapport sur la question de la pénalisation de l’homosexualité devait être remis au pape à cette occasion, lequel devait être suivi par « un discours historique de Sa Sainteté sur le sujet », selon la lettre du professeur Zaffaroni, que je me suis procurée.

Parmi plusieurs participants de haut niveau, le juge australien, ancien membre de la Cour Suprême, Michael Kirby a participé à la rencontre. En revanche, le juge Edwin Cameron, proche de Mandela, et membre de la Cour Suprême sud-africaine a décliné l’invitation. Il était réticent à participer à une conférence si elle ne débouchait pas sur des avancées concrètes.

Cette réunion était observée de près par tous les spécialistes. En effet, le Vatican a mené depuis plus de quarante ans, en mobilisant tous ses réseaux et ses nonciatures, une bataille mondiale contre la dépénalisation de l’homosexualité. En décembre 2008, lors d’un débat aux Nations Unies, le Vatican a milité pour le maintien de la pénalisation des relations homosexuelles.

Le Vatican a élaboré à cette occasion une position sophistiquée faite d’arguments spécieux sinon captieux : «Personne n’est pour la pénalisation de l’homosexualité ou sa criminalisation», insiste le saint-siège. Qui précise ensuite que les textes existants sur les droits de l’homme «suffisent». Et créer de nouveaux reviendrait à prendre le risque, sous prétexte de lutter contre une injustice, de créer de «nouvelles discriminations». Les diplomates du Vatican combattent enfin les expressions «orientation sexuelle» et «identité de genre» qui n’ont pas, selon eux, de valeur juridique en droit international. Les reconnaître pourrait déboucher sur la légitimation de la polygamie ou des abus sexuels, insiste le Saint-Siège.

Trois nonces sont particulièrement mobilisés : Silvano Tomasi à Genève, Renato Martino puis Celestino Migliore auprès des Nations unies à New York. Le pape Benoît XVI, le cardinal Bertone, son secrétaire d’Etat, ou encore le futur cardinal Mamberti, sont très actifs sur le sujet.

Finalement, lors du vote final, le Vatican vote à la surprise générale « non » à la déclaration onusienne sur la dépénalisation de l’homosexualité. Alors qu’il aurait pu s’abstenir (avec la Chine ou la Turquie), le Vatican se rallie à une contre-déclaration violemment homophobe portée par la Syrie, l’Iran et même l’Arabie Saoudite. (Je fais le récit détaillé de cette bataille dans le chapitre 15, intitulé « Drôle de ménage », de mon livre Sodoma).

Aujourd’hui encore, des cardinaux de première importance, tels le sud-africain Wilfrid Napier ou Robert Sarah critiquent François pour ses positions parfois favorables aux homosexuels. Ces deux cardinaux, parmi beaucoup d’autres, ont eu des propos violemment homophobes et se sont opposés à l’usage du préservatif en Afrique dans la lutte contre le sida. L’épidémie a déjà coûté la vie à plus de 37 millions de personnes.

Le 4 avril au soir, le porte-parole du pape par interim, Alesso Gisotti, a nié « catégoriquement » l’existence d’une telle réunion. Mais le lendemain, la réunion a bel et bien été confirmée même si le pape François s’y est fait représenté par Mgr Parolin, le secrétaire d’Etat, ou n°2 du Vatican. (CNN, America Magazine, LifeStyleNews).

A ce stade, la réunion n’a débouché sur aucune prise de position concrète. Elle marque un nouveau recul du pape et une forme de « lâcheté » sur la question de l’homosexualité où il hésite toujours entre des positions pro-gay et anti-gay. Alesso Gisotti a été pris, à cette occasion, en flagrant délit de mensonge. Quant à Parolin, visiblement très tourmenté personnellement par la question gay, mal à l’aise, il s’est contenté de faire des remarques générales sans être convaincant, selon les participants. 

Une occasion manquée pour le pape François et pour l’Église.

Si le pape François avant enfin défendu la dépénalisation de l’homosexualité au Vatican, il aurait marqué un changement de ligne majeur sur la question gay, en rupture profonde avec les pontificats de Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI.

 

Frédéric Martel