{"id":1435,"date":"2021-12-07T12:16:37","date_gmt":"2021-12-07T12:16:37","guid":{"rendered":"https:\/\/fredericmartel.com\/le-critique-culturel-est-mort-vive-la-smart-curation\/"},"modified":"2022-02-10T18:04:38","modified_gmt":"2022-02-10T18:04:38","slug":"le-critique-culturel-est-mort-vive-la-smart-curation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/fredericmartel.com\/en\/le-critique-culturel-est-mort-vive-la-smart-curation\/","title":{"rendered":"Le critique culturel est mort ; vive la Smart Curation !"},"content":{"rendered":"<p>Cette longue enqu\u00eate est publi\u00e9e en int\u00e9gralit\u00e9 sur le site\u00a0<em>Slate<\/em>\u00a0: \u00e0 lire ici en trois parties :\u00a0<a href=\"http:\/\/www.slate.fr\/story\/106131\/critique-culturel-est-mort-vive-la-smart-curation\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Part I<\/a>\u00a0;\u00a0<a href=\"http:\/\/www.slate.fr\/story\/106135\/critique-curation-algorithme-reve-decu\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Part II<\/a>\u00a0;\u00a0<a href=\"http:\/\/www.slate.fr\/story\/106133\/smart-curation-recommandation-humaine-algorithme\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Part III<\/a>.<\/p>\n<p>Et ci-dessous en version courte.<\/p>\n<p>* Cet article est \u00e9galement publi\u00e9 en italien par La Reppublica (<a href=\"https:\/\/fredericmartel.com\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/REPPUBLICA.png\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">PDF<\/a>\u00a0or\u00a0<a href=\"https:\/\/fredericmartel.com\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/REPUBBLICA-1.jpg\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Part I<\/a>\u00a0and\u00a0<a href=\"https:\/\/fredericmartel.com\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/REPUBBLICA2.jpg\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Part II<\/a>) ; en portugais, au Br\u00e9sil, par\u00a0<a href=\"http:\/\/oglobo.globo.com\/economia\/negocios\/leia-trecho-do-livro-smart-do-frances-frederic-martel-18041340\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">O Globo<\/a>\u00a0; en espagnol par Horizontal (\u00ab\u00a0Curadur\u00eda Smart\u00a0\u00bb en cinq parties : 1.\u00a0<a href=\"http:\/\/horizontal.mx\/curaduria-smart-i-las-maquinas-seran-los-criticos\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Las m\u00e1quinas ser\u00e1n los cr\u00edticos<\/a>\u00a0; 2.\u00a0<a href=\"http:\/\/horizontal.mx\/curaduria-smart-la-cultura-segun-amazon-y-facebook\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">La cultura seg\u00fan Amazon y Facebook<\/a>\u00a0; 3.\u00a0<a href=\"http:\/\/horizontal.mx\/curaduria-smart-multiples-esferas-de-opinion\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">M\u00faltiples esferas de opini\u00f3n<\/a>\u00a0; 4.\u00a0<a href=\"http:\/\/horizontal.mx\/curaduria-smart-la-crisis-de-los-criticos\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">La crisis de los cr\u00edticos<\/a>\u00a0; 5.\u00a0<a href=\"http:\/\/horizontal.mx\/curaduria-smart-el-futuro-de-la-critica-cultural\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">E<\/a><a href=\"http:\/\/horizontal.mx\/curaduria-smart-el-futuro-de-la-critica-cultural\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">l futuro de la cr\u00edtica cultural<\/a>\u00a0; et la\u00a0<a href=\"http:\/\/horizontal.mx\/author\/fredericmartel\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">s\u00e9rie compl\u00e8te ici<\/a>\u00a0; voir aussi\u00a0<a href=\"http:\/\/www.lanacion.com.ar\/1833009-a\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">La Nacion<\/a>\u00a0\u00e0 Buenos Aires\/Argentine et\u00a0<a href=\"http:\/\/www.revistaarcadia.com\/impresa\/sociologia\/articulo\/frederic-martel-la-cultura-en-tiempos-de-internet-curaduria-del-arte-en-siglo-xxi\/46055\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Arcadia<\/a>\u00a0\u00e0 Bogota\/Colombie) ; en allemand (<a href=\"https:\/\/fredericmartel.com\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/SmartCuration-German-PDF.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">PDF here<\/a>) ; en anglais (\u00e0 venir).<em><br \/>\n<\/em><\/p>\n<p>* Cet article s\u2019inscrit dans un programme de recherche que F. Martel dirige \u00e0 l\u2019universit\u00e9 ZHdK de Zurich.<\/p>\n<p>\u2013\u00a0<strong>On the scandal of\u00a0<\/strong><strong>l\u2019Istituto Dermopatico dell\u2019 Immacolata (IDI)\u00a0:\u00a0<\/strong>see Marco Politi,\u00a0<em>Francesco tra i lupi<\/em>, Gius, Laterza &amp; Figli, 2014 ; trans. in French :\u00a0<em>Fran\u00e7ois parmi les loups<\/em>, ed. Philip Rey, 2015 ; French paperback (updated version) :\u00a0<em>Fran\u00e7ois parmi les loups<\/em>, Points, Seuil, 2015 (see : pp 235) and\u00a0<a href=\"http:\/\/www.lastampa.it\/2017\/06\/13\/vaticaninsider\/ita\/vaticano\/idi-lavvocatoantonio-maria-leozappa-nuovo-presidente-della-fondazione-7iCpWm8DSKiXY1ftOzdc8M\/pagina.html\">La Stampa\u00a0<\/a>:<\/p>\n<p>\u2013<\/p>\n<h2>Le critique culturel est mort ! Vive la Smart Curation !<\/h2>\n<p><strong>L\u2019avenir de la critique culturelle est-il entre les mains des \u00ab\u00a0machines\u00a0\u00bb\u00a0? Les critiques de cin\u00e9ma, de musique, de livres ne font plus vendre. Ils ne sont m\u00eame plus lus\u00a0! A leur place\u00a0: les algorithmes de recommandation de Spotify, Netflix, Amazon ou YouTube. Pourtant, si les critiques traditionnels sont vou\u00e9s \u00e0 dispara\u00eetre, la prescription des machines reste al\u00e9atoire et insuffisante. Il est temps d\u2019imaginer une nouvelle critique avec un \u00ab\u00a0double filtre\u00a0\u00bb qui combine la puissance des algorithmes et le jugement de la recommandation humaine. C\u2019est ce que je propose d\u2019appeler la \u00ab\u00a0smart curation\u00a0\u00bb.<\/strong><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p>A l\u2019entr\u00e9e du si\u00e8ge de Gawker\u00a0\u00e0 New York : un large \u00e9cran plat avec les meilleures audiences du site en temps r\u00e9el. En moyenne, 100 millions de visiteurs uniques chaque mois. \u00ab\u00a0It\u2019s fucking high \u00bb\u00a0(c\u2019est vachement haut) me lance James Del, au dernier \u00e9tage d\u2019un b\u00e2timent industriel de SoHo. Il ne parle pas de l\u2019audience de son site mais de l\u2019escalier vertigineux\u00a0! Et sans ascenseur\u00a0!<\/p>\n<p>A 28 ans, James Del est vice-pr\u00e9sident de Gawker. \u00ab\u00a0Notre mod\u00e8le, c\u2019est celui de la \u201ccuration\u201d. On lit tout ce qu\u2019on trouve sur internet et lorsqu\u2019une histoire nous para\u00eet int\u00e9ressante, on prend une id\u00e9e, une information ou un paragraphe, on en fait un article et on le fait buzzer\u00a0\u00bb. Je suis au si\u00e8ge de l\u2019un des principaux m\u00e9dias \u00ab\u00a0people\u00a0\u00bb des \u00c9tats-Unis, un site marrant et cruel, \u00e9pingl\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement pour ses exc\u00e8s, sa futilit\u00e9, ses attaques sur la vie priv\u00e9e. James Del balaye ces critiques d\u2019un revers de main. La hauteur de vue, la morale \u00e9ditoriale, la respectabilit\u00e9, semble-t-il dire\u2026 \u00ab\u00a0well, ce n\u2019est pas \u00e7a le web\u00a0\u00bb\u00a0! En revanche, le partage, la participation, la curation, les algorithmes et la recommandation, c\u2019est le c\u0153ur de m\u00e9tier.<\/p>\n<p><strong><em>The machine will be the critic<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nous cr\u00e9ons en ligne toutes les 48 heures autant de contenus que nous en avons cr\u00e9\u00e9 depuis la naissance de l\u2019humanit\u00e9 jusqu\u2019en 2003 \u00bb. Ce constat d\u2019Eric Schmidt, le pr\u00e9sident ex\u00e9cutif de Google, montre que l\u2019abondance est d\u00e9sormais l\u2019une des caract\u00e9ristiques principales d\u2019internet. Cette profusion se traduit en flux, courants, \u00ab\u00a0streams\u00a0\u00bb, au risque de la logorrh\u00e9e. Lorsque la culture, qui \u00e9tait hier constitu\u00e9e essentiellement de \u00ab\u00a0produits culturels\u00a0\u00bb, bascule de l\u2019analogique au digital et devient une somme de \u00ab\u00a0services culturels\u00a0\u00bb, le recours \u00e0 des prescripteurs appara\u00eet indispensable. Comment se rep\u00e9rer, sinon, dans le catalogue de Spotify qui compte plus de 25 millions de titres\u00a0? Comment se retrouver parmi les 300 heures de vid\u00e9o upload\u00e9es sur YouTube chaque minute\u00a0et celles que chacun peu diffuser en direct sur Meerkat ou Periscope ? Les nouveaut\u00e9s en musique sont litt\u00e9ralement infinies sur iTunes, Spotify, Apple Music, Soundcloud, ainsi que sur Taringa (Argentine), Xiami (Chine), MelOn (Cor\u00e9e), Saavn (Inde) ou Anghami (pays arabes). M\u00eame chose pour le jeu vid\u00e9o avec Steam et Twitch. Enfin, de nouveaux auteurs apparaissent, auto-publi\u00e9s, sur des plateformes comme Scribd ou le Kindle d\u2019Amazon \u2013 peut-\u00eatre les futurs YouTube du livre\u00a0? Avant m\u00eame d\u2019exercer sa fonction de recommandation, le critique doit donc faire le tri dans cette offre illimit\u00e9e qui est vertigineuse.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La probl\u00e8me des m\u00e9dias est celui de la \u201cdiscoverability\u201d \u00bb, me lance pour sa part Henry Finder, au 34<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0\u00e9tage du World Trade Center One \u00e0 New York. Finder, qui incarne l\u2019\u00e9lite intellectuelle et d\u00e9fend une critique culturelle \u00ab\u00a0avec des principes\u00a0\u00bb, est le r\u00e9dacteur en chef du\u00a0<em>New Yorker<\/em>\u00a0et \u00ab\u00a0WTC 1\u00a0\u00bb le nouveau si\u00e8ge du groupe Cond\u00e9 Nast qui \u00e9dite le journal (ainsi que\u00a0<em>Vogue, Vanity Fair, GQ\u00a0<\/em>ou<em>\u00a0Wired<\/em>). Il ne croit ni vraiment aux algorithmes, ni \u00e0 la \u00ab\u00a0s\u00e9rendipit\u00e9\u00a0\u00bb, ce hasard heureux qui permet de trouver un contenu sans l\u2019avoir cherch\u00e9. Il croit encore aux critiques culturels traditionnels \u2013ceux du\u00a0<em>New Yorker<\/em>.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les sites avec un large trafic ont de moins en moins de critiques. Les sites qui ont peu d\u2019audience se limitent \u00e0 des critiques de niches. Voil\u00e0 pourquoi le\u00a0<em>New Yorker<\/em>\u00a0garde toute sa pertinence\u00a0\u00bb, commente Finder. Il croit \u00e0 un journalisme durable, hors acc\u00e9l\u00e9ration et hors buzz. Le mod\u00e8le du\u00a0<em>New Yorker<\/em>\u00a0est vertueux, sur le plan \u00e9ditorial et journalistique, mais il doit affronter sur internet un probl\u00e8me simple\u00a0: le co\u00fbt de production d\u2019un article du\u00a0<em>New Yorker<\/em>\u00a0est astronomiquement plus \u00e9lev\u00e9 qu\u2019un post de Gawker, alors qu\u2019ils font, au mieux, la m\u00eame audience sur internet et g\u00e9n\u00e8rent des recettes publicitaires \u00e9quivalentes\u2026<\/p>\n<p><strong><em>New Yorker v. Gawker<\/em><\/strong><\/p>\n<p>New Yorker v. Gawker\u00a0: tel pourrait \u00eatre un r\u00e9sum\u00e9 du combat de titans qui se d\u00e9roule sous nos yeux. La critique culturelle, index\u00e9e sur l\u2019avenir de la presse et du livre papier, se pr\u00e9pare \u00e0 engager la bataille. La derni\u00e8re\u00a0? \u00ab\u00a0La r\u00e9volution num\u00e9rique des m\u00e9dias est une guerre de cent ans. Nous sommes juste au tout d\u00e9but\u00a0\u00bb, pronostique James Del de Gawker. Qui croit que l\u2019algorithme deviendra la pierre angulaire de la recommandation et de la prescription culturelles.<\/p>\n<p>Si les critiques traditionnels sont menac\u00e9s, les algorithmes peuvent-ils les remplacer\u00a0? Une s\u00e9rie de mutations fondamentales en cours a d\u00e9j\u00e0 affaibli la fonction critique : la cons\u00e9cration d\u2019une culture visuelle qui att\u00e9nue la puissance de l\u2019\u00e9crit ; l\u2019abondance d\u2019internet qui n\u00e9cessite des \u00ab\u00a0filtres\u00a0\u00bb\u00a0; les abonnements culturels illimit\u00e9s qui bouleversent la donne\u00a0; enfin l\u2019\u00e9laboration de mesures d\u2019audience pr\u00e9cises qui d\u00e9voilent le peu d\u2019audience des critiques. \u00ab\u00a0Le changement le plus consid\u00e9rable qu\u2019internet produise sur les m\u00e9dias, ce n\u2019est pas l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9, ou la baisse des co\u00fbts, c\u2019est la \u201cmeasurability\u201d. Et c\u2019est, en r\u00e9alit\u00e9, effrayant si vous \u00eates un journaliste traditionnel\u00a0\u00bb, explique Nick Denton, le fondateur de Gawker. Or, la pr\u00e9cision des mesures d\u2019audience confirme ce qu\u2019on pressentait d\u00e9j\u00e0, \u00e0 savoir le peu de lecteurs int\u00e9ress\u00e9s par les critiques culturelles et leur audience infinit\u00e9simale.<\/p>\n<p>Les algorithmes peuvent-ils les remplacer\u00a0? C\u2019est ce qu\u2019on pense chez Netflix (o\u00f9 un algorithme pilot\u00e9 par 600 ing\u00e9nieurs \u00e0 temps plein classe tous les films en 76\u00a0897 genres pour proposer \u00e0 ses abonn\u00e9s des recommandations \u00ab\u00a0customis\u00e9es\u00a0\u00bb). Des algorithmes de recommandation\u00a0similaires existent chez Amazon, Facebook, Google, Spotify ou Scribd.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 ces algorithmes puissants et constamment affin\u00e9s par les comportements des utilisateurs, les sites et applications proposent donc \u00e0 leurs abonn\u00e9s des suggestions bas\u00e9es sur les ventes g\u00e9n\u00e9rales et les tendances du march\u00e9 mais aussi sur leurs habitudes personnalis\u00e9es de consommation (c\u2019est le fameux : \u00ab\u00a0Vous aimerez aussi \u00bb d\u2019Amazon).<\/p>\n<p><strong><em>La critique culturelle selon Amazon et Facebook<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Les algorithmes de recommandation ne sont pourtant pas infaillibles. Ils ne sont pas n\u00e9cessairement \u00ab\u00a0justes\u00a0\u00bb non plus, tant les distorsions de recommandation existent. Ils peuvent \u00eatre manipul\u00e9s \u00e0 des fins commerciales (comme c\u2019est le cas pour les mises en avant de livres par Amazon). Si elles excellent dans toutes les formes de mesure, d\u2019agr\u00e9gation ou d\u2019\u00e9valuation de la satisfaction, les \u00ab\u00a0machines\u00a0\u00bb anticipent mal la prescription culturelle. Les filtres, eux-m\u00eames, engendrent trop de \u00ab\u00a0bruit\u00a0\u00bb\u00a0: on se heurte alors \u00e0 la profusion et cela explique l\u2019\u00e9chec des flux RSS, du Google Reader, et \u00e0 terme, le probable \u00e9puisement des podcasts. Enfin, il y a l\u2019immense champ d\u2019analyse des distorsions de recommandations sur les r\u00e9seaux sociaux. Par exemple, l\u2019algorithme EdgeRank de Facebook ne permet plus d\u00e9sormais \u00e0 l\u2019usager d\u2019une \u00ab\u00a0Page\u00a0\u00bb d\u2019atteindre qu\u2019un pourcentage infime de ses propres fans (autour de 5 \u00e0 7 %). Facebook limite donc d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment la port\u00e9e des posts et conditionne, via son algorithme, la diffusion d\u2019un contenu soit \u00e0 son buzz initial (par les \u00ab\u00a0likes\u00a0\u00bb, le partage ou les commentaires), soit \u00e0 l\u2019achat d\u2019espaces \u00ab\u00a0sponsoris\u00e9s\u00a0\u00bb. En d\u2019autres termes\u00a0: pour atteindre les amis de sa propre \u00ab\u00a0Page\u00a0\u00bb, un utilisateur de Facebook doit d\u00e9sormais acheter de la publicit\u00e9. Cette technique commerciale de Facebook met en lumi\u00e8re l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 fondamentale qui caract\u00e9rise les r\u00e9seaux sociaux.<\/p>\n<p>Si les critiques culturels traditionnels sont une esp\u00e8ce en voie de disparition, si les algorithmes peuvent \u00eatre biais\u00e9s et s\u2019ils peinent, en tout cas, \u00e0 proposer des recommandations r\u00e9ellement pertinentes, il devient donc n\u00e9cessaire d\u2019inventer une nouvelle forme de prescription. C\u2019est ce que j\u2019ai choisi d\u2019appeler la \u00ab\u00a0smart curation\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Face au d\u2019Achille d\u2019internet \u2013 l\u2019abondance \u2013 le retour au mod\u00e8le traditionnel de la critique n\u2019est plus pertinent car il devient obsol\u00e8te du fait de son \u00e9litisme et de son incapacit\u00e9 \u00e0 \u00ab\u00a0filtrer\u00a0\u00bb efficacement la masse de contenus accessibles. Surtout, il propose une vision unique du \u00ab\u00a0bon go\u00fbt\u00a0\u00bb, prend en compte un nombre r\u00e9duit de crit\u00e8res et est incapable de fournir \u00e0 l\u2019heure de la fragmentation culturelle des recommandations vari\u00e9es en fonction des parcours, des situations, des niches et \u2013 osons le mot \u2013 des \u00ab\u00a0communaut\u00e9s\u00a0\u00bb culturelles. Il y a des sph\u00e8res de go\u00fbts\u00a0; il faut donc une pluralit\u00e9 de recommandations.<\/p>\n<p>Pour autant, l\u2019alternative, celle des \u00ab\u00a0machines\u00a0\u00bb, strictement math\u00e9matique, qui consiste \u00e0 d\u00e9l\u00e9guer cette prescription \u00e0 des algorithmes automatiques, ne para\u00eet pas davantage efficace. Elle est trop imparfaite pour \u00eatre efficiente.<\/p>\n<p><strong><em>La smart curation<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La \u00ab\u00a0smart curation\u00a0\u00bb offre une solution alternative\u00a0: elle est une combinaison des deux mod\u00e8les, l\u2019algorithme d\u2019une part, la curation de l\u2019autre. C\u2019est un \u00ab\u00a0double filtre\u00a0\u00bb qui permet d\u2019additionner la puissance du \u00ab\u00a0big data\u00a0\u00bb et de l\u2019intervention humaine, l\u2019association des machines et des hommes, des ing\u00e9nieurs et des \u00ab\u00a0saltimbanques\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La \u00ab\u00a0smart curation\u00a0\u00bb est une forme d\u2019\u00e9ditorialisation intelligente, une s\u00e9lection automatis\u00e9e puis humanis\u00e9e, qui permet de trier, de choisir puis de recommander des contenus aux lecteurs. Elle peut prendre des formes vari\u00e9es\u00a0: un \u00ab\u00a0like\u00a0\u00bb sur Facebook, les \u00ab\u00a0retweets\u00a0\u00bb de Twitter, les \u00ab\u00a0pins\u00a0\u00bb de Pinterest, les \u00ab\u00a0little heart\u00a0\u00bb sur le dashboard de Tumblr, le \u00ab\u00a0social listening\u00a0\u00bb sous Spotify, les nouvelles \u00ab\u00a0Social TV apps\u00a0\u00bb, le ph\u00e9nom\u00e8ne des \u00ab\u00a0Booktubers\u00a0\u00bb etc. Toutefois, je la d\u00e9finirai essentiellement \u00e0 partir de trois \u00e9l\u00e9ments\u00a0: son \u00ab\u00a0double filtre\u00a0\u00bb \u00e0 la fois humain et math\u00e9matique\u00a0(combinaison de la puissance d\u2019internet et d\u2019une prescription personnalis\u00e9e par des \u00ab\u00a0curateurs\u00a0\u00bb)\u00a0; la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019avoir recours, pour ce second filtre humain de curation, \u00e0 un passeur ou une personne tierce (m\u00e9diation faite n\u00e9cessairement par un interm\u00e9diaire)\u00a0; elle doit enfin s\u2019inscrire dans une \u00ab\u00a0conversation\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire dans un dialogue rendant possible les \u00e9changes, les allers-retours, les pluralit\u00e9s de go\u00fbt et s\u2019\u00e9labore en diff\u00e9rentes \u00ab\u00a0sph\u00e8res de jugement\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>En fin de compte, les \u00ab\u00a0machines\u00a0\u00bb ne gagneront peut-\u00eatre pas la bataille de la critique, m\u00eame si elles vont devenir indispensables. Quant aux critiques traditionnels, ils ne peuvent pas esp\u00e9rer un repli sur le monde de la critique \u00e0 l\u2019ancienne \u2013 vou\u00e9 \u00e0 dispara\u00eetre. Gawker ne repr\u00e9sente pas seul le futur\u00a0; le\u00a0<em>New Yorker<\/em>\u00a0non plus.<\/p>\n<p>La \u00ab\u00a0smart curation\u00a0\u00bb peut permettre de r\u00e9concilier ces deux mondes. Elle peut m\u00eame devenir l\u2019une des nouvelles batailles d\u2019internet. De nombreux m\u00e9dias nouveaux ou traditionnels s\u2019y int\u00e9ressent d\u00e9j\u00e0, exp\u00e9rimentant des outils algorithm\u00e9s stup\u00e9fiants ou invraisemblables qui combinent la puissance math\u00e9matique avec le jugement humain. Enfin, d\u2019innombrables start-ups travaillent aussi sur ces \u00ab\u00a0doubles filtres\u00a0\u00bb, r\u00e9unissant des investissements et recrutant \u00e0 tour de bras.<\/p>\n<p>L\u2019une d\u2019entre elles s\u2019installera bient\u00f4t sur la 5<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0Avenue, l\u2019une des adresses les plus prestigieuses de New York. Son nom\u00a0: Gawker. Qui publie d\u00e9sormais sa\u00a0<em>Gawker Review of Books<\/em>.\u00a0\u00ab\u00a0On va bouger prochainement : Fifth Avenue\u00a0! Yeah\u00a0! \u00bb s\u2019exclame, heureux de la puissance du symbole, James Del. C\u2019est David, qui est en train de vaincre Goliath. C\u2019est l\u2019outsider qui jubile de rejoindre l\u2019establishment. Et pour preuve de l\u2019ambition et de la success story de sa start-up devenue adulte, il ajoute\u00a0: \u00ab\u00a0Et, cette fois, on aura un ascenseur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Fr\u00e9d\u00e9ric Martel<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>* Cet article est publi\u00e9 en int\u00e9gralit\u00e9 en fran\u00e7ais sur\u00a0<\/em>Slate :\u00a0<em>lire ici la\u00a0<a href=\"http:\/\/www.slate.fr\/story\/106131\/critique-culturel-est-mort-vive-la-smart-curation\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Premi\u00e8re partie<\/a>\u00a0; la\u00a0<a href=\"http:\/\/www.slate.fr\/story\/106135\/critique-curation-algorithme-reve-decu\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Deuxi\u00e8me partie<\/a>\u00a0; et la\u00a0<a href=\"http:\/\/www.slate.fr\/story\/106133\/smart-curation-recommandation-humaine-algorithme\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Troisi\u00e8me partie<\/a>. L\u2019article est aussi publi\u00e9 en italien par\u00a0<\/em>La Reppublica<em>\u00a0(<a href=\"https:\/\/fredericmartel.com\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/REPPUBLICA.png\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">PDF<\/a>\u00a0or\u00a0<a href=\"https:\/\/fredericmartel.com\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/REPUBBLICA-1.jpg\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Part I<\/a>\u00a0and\u00a0<a href=\"https:\/\/fredericmartel.com\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/REPUBBLICA2.jpg\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Part II<\/a>) ; en espagnol par la revue\u00a0<\/em>Horizontal (\u00e0 venir)<em>\u00a0; en allemand (\u00e0 venir) ; et en anglais (\u00e0 venir).<\/em><\/p>\n<p><strong>* Ce texte s\u2019inscrit dans un programme de recherche sur la \u00abSmart Curation\u00bb que F. Martel coordonne \u00e0 l\u2019universit\u00e9 des arts de Zurich (ZHdK) et d\u2019une mission d\u2019expertise du Centre national du livre (minist\u00e8re de la Culture, Paris). Il est repris dans la r\u00e9\u00e9dition en poche du livre\u00a0<em>Smart, Ces internets qui nous rendent intelligents<\/em>\u00a0(Champs-Flammarion, 9 septembre 2015).<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cette longue enqu\u00eate est publi\u00e9e en int\u00e9gralit\u00e9 sur le site\u00a0Slate\u00a0: [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[57],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/fredericmartel.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1435"}],"collection":[{"href":"https:\/\/fredericmartel.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/fredericmartel.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fredericmartel.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fredericmartel.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1435"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/fredericmartel.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1435\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1437,"href":"https:\/\/fredericmartel.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1435\/revisions\/1437"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/fredericmartel.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1435"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/fredericmartel.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1435"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/fredericmartel.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1435"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}